RETROUVAILLES AVEC DES AMIS INCONNUS

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RETROUVAILLES AVEC DES AMIS INCONNUS


TEXTE DE FRANCK BALLAND, CRITIQUE D'ART ET COMMISSAIRE D'EXPOSITION INDÉPENDANT, POUR RETROUVAILLES AVEC DES AMIS INCONNUS,

EXPOSITION SOLO DE STÉPHANIE SAADÉ, ANNE BARRAULT, PARIS, 2018.

 

Quelques jours avant le vernissage de son exposition chez anne barrault, Stéphanie Saadé, 35 ans, a fait paraître une annonce dans la presse. L’artiste souhaite

réunir à l’occasion de ce moment d’ouverture au public 34 personnes de son âge (People Your Age), c’est à dire nées comme elle le 11 janvier 1983. Des

personnes qui, comme elle également, compteront 12786 jours d’existence à la date du 13 janvier 2018. Difficile de savoir comment ces vies débutées le même

jour se seront préalablement croisées, éloignées, rapprochées avant ce rendez-vous donné à Paris. La littérature ou le cinéma sauraient certainement se les

approprier et transformer cette assemblée en communauté sacrée, ou lui attribuer une destinée remarquable ; mais en cette soirée d’hiver, rue des Archives,

qu’incarne la complète matière de ces vies sinon une identique mesure de temps ?


Celles et ceux qui connaissent l’œuvre de l’artiste savent déjà que sa pratique est largement traversée par l’expression de distances physiques ou temporelles ;

avec People Your Age, Stéphanie Saadé tente ainsi de rassembler, sans aucune certitude d’y parvenir cependant, un ensemble de subjectivités marquées par la

même réalité biologique d’un temps égal d’être au monde. « Il est vrai que l’âge a une particularité » explique Tristan Garcia « il s’agit d’une catégorie qui ne

sépare pas seulement les hommes entre eux (suivant des générations successives), mais qui sépare tout individu de lui-même au cours du temps. L’âge semble

un mouvement naturel identique pour tous, qui nous emporte inéluctablement et nous éloigne de nous-même. »[1] Par delà les cultures, histoires et

expériences qui divisent autant qu’elles unissent les trajectoires humaines, l’éloignement de l’être à soi-même dont parle l’essayiste apparaît comme une

composante universelle du temps qui passe tel qu’il est exprimé par Stéphanie Saadé. On identifie ce phénomène à différents moments de l’exposition. Face aux

traits quasi parallèles encadrés sous verre, justement intitulés Double Altitude, qui indiquent la taille de l’artiste en deux situations distinctes : debout ou hissée sur

la pointe des pieds, dans une tentative de prolonger artificiellement sa croissance. Sur le sol, quand réunis en constellation pauvre, s’étalent les noyaux et pépins

des fruits dont elle s’est nourrie depuis la dernière occurrence à laquelle l’œuvre a été montrée (Paradis en Cours). Également, dans la perturbation des limites

familières d’une table et d’une chaise d’école, rehaussés de tubes en laiton pour les faire correspondre à la hauteur standard des meubles d’adultes (The Shape

of Distance
). Dans ces exemples encore, il n’est pas question d’une appréciation subjective du temps, mais d’une mesure, voire d’un décompte, de ce qui sépare

d’un état antérieur. En évitant ainsi l’écueil nostalgique et l’emprise d’un pathos sclérosant, l’artiste inscrit l’écoulement du temps dans la dynamique d’une pensée

résiliente, constamment en mouvement. Les dispositifs mémoriels qu’elle compose portent en eux la potentialité d’un temps à venir, à l’image de cette graine de

lentille au centre d’une assiette creuse qui, mouillée de quelques gouttes, grandira lentement pendant toute la période de l’exposition tandis que la copie d’or pur

lui faisant face restera figée à jamais. « Ce que vise le potentiel, c’est à réinsuffler, dans un monde saturé, l’étonnement de quelque chose qui naît »[2]

suggère Camille de Toledo ; les lentilles de Contemplating an Old Memory l’expriment elles aussi dans leur double temporalité : le souvenir ne saura trouver de

sens qu’à condition de lui imaginer les modalités d’un devenir.


Difficile évidemment d’aborder l’ensemble de ces questions sans les faire résonner avec l’histoire personnelle de Stéphanie Saadé, dont l’enfance aura été

concomitante de la guerre civile qui détruira le Liban jusqu’au début des années 90. Difficile également de ne pas songer, en observant la petite girouette qui

surplombe la façade de la galerie, aux événements qui continuent de secouer le pays et lui font à nouveau perdre le nord, pourrait-on dire pour prolonger le

rapprochement cardinal qui a donné son titre à la pièce (Pays à l’Ouest). Car au travail du temps, qui structure l’œuvre de l’artiste, s’ajoute celui de l’espace. La

distinction ne saurait cependant être aussi stricte tant les données s’entremêlent et constituent ensemble cette poétique de la distance à laquelle semble

constamment s’arrimer sa pensée. Il est alors fréquemment question d’orientation, de trajets, de déplacements réels, dont le tracé est symboliquement attribué à

des objets portant la marque de leurs usages antérieurs. Il y a là toute une logique de déterritorialisation : un arrachement de la chose à son contexte, qui la

conduit à trouver d’autres échos. On se demandera à nouveau ce que figure un chemin emprunté pour aller à l’école (dont la pièce tire son titre) et reporté sous la

semelle usagée de souliers d’enfant, sinon une simple ligne sinueuse ? Parmi les réponses possibles, m’intéressent particulièrement celles qui consisteraient à

dire qu’il s’agit d’entretenir une permanence, littéralement abstraite à l’instabilité d’un pays secoué par les conflits. La ligne qui mémorise les contours est une

projection mentale vers un espace dont on sanctuarise l’existence ; la nacre qui la matérialise, dont l’animal produit couche par couche la substance irisée, est

elle-même une concrétion de temps surgit de l’intérieur doux et réconfortant de la coquille, alors que son extérieur se parera parfois de contours rudes et

protecteurs. Chez Stéphanie Saadé, l’usage des matériaux précieux souligne toujours un passage, ou un état éphémère qu’il faudrait fixer. Dans Travel Diary, l’or

suit les pliures et froissures de documents de voyage. À la surface d’Identity in Change, la feuille d’argent recouvre un portrait photographique de l’artiste pris peu

avant l’exposition réfléchissant temporairement, avant que l’oxydation l’en empêche, le visage de qui s’y regarde et se substitue à cette identité masquée. Plus

qu’une fétichisation de traces individuelles, ces gestes accueillent des présences tierces, mettant à l’œuvre cet éloignement de soi dont il a déjà été question pour

que s’y reflètent d’autres vies.


Il faudrait enfin évoquer la manière dont Stéphanie Saadé associe, comme les deux faces d’une même médaille, les notions d’habitat et de fuite. On y pensera

devant le nid précaire et vide des guêpes maçonnes, retrouvé dans la maison familiale (Habitation). Ou si l’on voit briller l’éclat du diamant de Thin Ice, cette

boucle d’oreille maternelle discrètement incrustée dans le sol de la galerie. Chacun de ses objets, aux qualités pourtant contraires, suggère un abandon, une

perte, la part de ce qu’on laisse derrière soi lorsque survient un départ. Il ne faudrait, de fait, jamais confondre s’enfuir et s’effacer, s’évader et disparaître. Voyons

alors ces « retrouvailles avec des amis inconnus », dans leur bienveillante proximité, comme une réunion où chaque histoire s’émancipe, se libère pour affirmer

l’ordinaire persistance, au sein de tous parcours, des blessures qui fondent nos identités communes.


Franck Balland

 


[1] Tristan Garcia, Nous, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 2016, p. 173.

[2] Camille de Toledo, Aliocha Imhoff, Kantuta Quiros, Les potentiels du temps, Manuella Edition, Paris, 2016.